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Lors du Gala de l’industrie de l’Adisq, Alain Simard, promoteur d’événements, a reçu le Félix hommage Industriel...
Mis à jour le 18 mars 2026
Lors du Gala de l’industrie de l’Adisq, Alain Simard, promoteur d’événements, a reçu le Félix hommage Industriel pour ses accomplissements et sa contribution à la culture québécoise tout au long de sa carrière. Événements Attractions Québec (ÉAQ) était présente en tant que partenaire, et présentait d’ailleurs le Félix de l’événement de l’année remporté par l’un de ses membres, Le Festif! de Baie-St-Paul.
Nous avons eu l’occasion d’échanger avec monsieur Simard et de le rencontrer plus tard pour une entrevue, lors de laquelle nous sommes revenus sur sa carrière et ses accomplissements, bien sûr, mais aussi sur sa vision des festivals et événements d’aujourd’hui.
ÉAQ : Avec le recul, quand vous regardez votre parcours, qu’est-ce qui vous frappe le plus sur l’évolution du contexte dans lequel ce type d’événements se développent?
Alain Simard (AS) : Les années 70, c’était l’époque hippie, on voulait changer le monde. On était dans un idéalisme et un humanisme qui a difficilement sa place aujourd’hui. Après la Révolution tranquille, pour moi, les festivals étaient la nouvelle messe, les jeunes venaient communier à l’hôtel de la musique. C’est ce qui m’a donné envie d’organiser des festivals, et à cette époque ce n’était pas facile, on n’avait pas accès à des subventions, des commanditaires ou des aides des villes. Les festivals ne faisaient pas encore partie de l’identité de Montréal.
On a réussi à monter le Festival International de Jazz de Montréal (FIJM) après deux éditions avortées, faute d’appuis. Nous avons lancé le modèle d’affaire du festival d’animation urbaine avec des activités gratuites qui est devenu la marque de commerce des événements du Quartier des spectacles. En 1989 naissaient les FrancoFolies de Montréal qui appliquaient la formule du FIJM à la chanson francophone avec succès.
Après, le maire m’a demandé si je pouvais faire l’hiver ce que j’avais réussi à faire l’été. Pour ne pas concurrencer le Carnaval de Québec, j’ai conçu quelque chose de différent, de plus urbain, artistique et culinaire et c’est ainsi qu’est né en 2000, Montréal en Lumière avec l’appui de la Chambre de commerce et de Tourisme Montréal. C’est comme ça que les Montréalais se sont réappropriés l’hiver, notamment avec la Nuit Blanche alors que la STM avait allongé ses horaires.
De fil en aiguille, ces événements sont devenus les trois premiers événements à présenter leur populaire volet gratuit au Centre-ville. Mais on n’avait pas d’espaces dédiés, on squattait les rues et des terrains vacants convoités pour le développement immobilier. J’ai alors réclamé pendant des années des lieux publics comme la Place des Festivals pour assurer leur survie alors que les autres festivals à travers le monde se tiennent sur un site privé où les gens doivent payer pour entrer.
ÉAQ : Encore aujourd’hui, c’est quoi les clés du succès? Ça a été quoi les étapes significatives de croissance?
AS : La première édition du Festival International de Jazz de Montréal en 1980 a été financée en grande partie par les enregistrements publics et gratuits de radio et télévision. Après deux à trois ans de télédiffusion internationale, le festival est devenu très connu. Dans les débuts, la programmation présentait surtout des musiciens locaux et quelques musiciens internationaux. Les enregistrements de télévision ont permis d’attirer très rapidement les plus grosses vedettes internationales qui recevaient un double cachet.
À la 5ème édition, il y avait déjà une étude touristique qui montrait qu’en 10 jours, le FIJM avait autant de retombées économiques et touristiques que le Musée des beaux-arts ou l’Orchestre symphonique en un an. Après 10 ans, il était devenu le numéro un au monde en termes de programmation et d’assistances, c’est allé très vite!
C’est allé tellement vite qu’on a commencé à avoir des problèmes de croissance, on a même failli faire faillite. Étant donné que c’est un événement à but non lucratif, nos surplus allaient dans les spectacles gratuits et on avait dépensé des subventions promises qu’on n’a jamais reçues ou des commandites réduites. En 1986, le festival a été sauvé par le maire Doré et Alcan, la compagnie d’aluminium, qui est toujours partenaire d’ailleurs avec Rio Tinto.
Aujourd’hui, avec le succès du Quartier des spectacles et la multiplication des restaurants, les festivals n’ont presque plus de revenus de ventes sur le site. Comme les gens n’ont pas à payer pour y entrer pour voir les spectacles gratuits, ce sont les commandites qui aident énormément à les financer. Les subventions ne représentent que 15% à 20% du budget, ce n’est vraiment pas beaucoup. Pour comparaison, en France, c’est autour de 40%.
D’ailleurs, on a déjà vu des ministres français promettre des subventions aux FrancoFolies, lettres à l’appui pour remplir leur mission de faire un pont entre la France et le Québec, mais après une élection, un nouveau gouvernement les retire! Sauf qu’encore une fois, les fonds étaient déjà engagés. Le gouvernement Harper au Canada a aussi coupé des subventions de 1 000 000 $ pour Montréal en Lumière et les FrancoFolies alors qu’on avait une entente sur 3 ans.
La formule gratuite n’est pas évidente à financer. Un site fermé et payant permettrait d’être rentable, voire profitable, mais il n’attirerait jamais autant de monde ni permette autant de démocratiser la culture et faire la promotion de nos artistes. L’impact touristique ne serait pas le même non plus. Ces festivals sont devenus des phénomènes uniques à Montréal, ils ont une mission culturelle, sociale, économique et touristique.
Puis, ça permet aux jeunes ou à tous ceux qui ont moins d’argent et ne peuvent s’acheter de billets, de participer et de découvrir des artistes fantastiques. Ça attire des foules extraordinaires qui ont adopté ces « grands événements » qui peuvent attirer des 20-30 000 personnes et même beaucoup plus avec les écrans géants. Les musiciens de diverses communautés sont là aussi, et tout ça permet un arrimage social assez particulier. C’est le village utopique dont je rêvais à l’époque, où il n’y aurait plus de barrière de races, de religions, de générations, de politiques.
ÉAQ : Aujourd’hui les festivals font face à de nouvelles difficultés : inflation, complexité logistique, sécurité, insécurité financière pour les plus jeunes. Selon vous, c’est quoi aujourd’hui les principaux leviers pour favoriser la pérennité des festivals et événements?
AS : Il y a la fragmentation des auditoires aussi. Avec Internet, les loisirs des jeunes sont beaucoup plus accaparés et diversifiés. Des fois, au lieu de sortir voir un spectacle, ils vont passer la soirée à regarder des petites vidéos d’animaux.
Je suis persuadé, justement à une époque où les gens sont sur les réseaux sociaux et n’ont presque plus de contacts physiques avec un réseau d’amis éparpillé, que les festivals sont de plus en plus importants et que les gens en ont besoin. Je parlais de la « nouvelle messe », les festivals ce sont des lieux de rencontre, les gens s’y font des amis. Combien de couples se sont formés dans les festivals? C’est le plus grand cruising bar au monde. Le rôle social et culturel des festivals est plus que jamais essentiel. D’après moi, les gens vont en avoir de plus en plus besoin.
Mais ça a toujours été très difficile. À l’époque, il n’y avait aucun programme pour aider les festivals, ça n’existait pas, point. Il n’y avait aucune reconnaissance. Il faut rendre ça plus facile aujourd’hui. Je vois de plus en plus de jeunes qui lancent de nouveaux festivals. C’est normal, j’ai moi-même créé mes festivals pour les jeunes de ma génération. Quand quelqu’un a une bonne idée, elle va rejoindre des gens, même si les moyens pour y arriver sont différents et générationnels. Aujourd’hui on a Internet et les réseaux sociaux, à l’époque, nous avions la télévision et la radio, et ce modèle n’est pas réplicable. Je disais que le Festival de Jazz s’est fait connaitre mondialement avec ses émissions de télévision. Maintenant, il n’y a plus d’émissions de télévision de jazz, on ne pourrait plus faire ça.
On vendait alors les émissions dans des dizaines de pays. On a présenté « Soleil de minuit » pour le 25ème anniversaire du Festival de Jazz et le 20ème du Cirque du Soleil en coproduction avec Guy Laliberté. L’événement gratuit a été financé par les revenus de télédiffusion internationale, on parle d’un coût de production de 2,4 M$ il y a 20 ans, ce serait le double aujourd’hui. Pour le 40ème anniversaire du Festival de Jazz, on a fait venir Stevie Wonder en spectacle gratuit pour le baptême de la Place des festivals, ça a coûté 2 M$. Aujourd’hui, ce serait impensable et c’est malheureux, on ne peut pas rêver d’amasser des sommes pareilles.
Quand je disais que les clientèles étaient fragmentées, les commandites c’est pareil. Si on regarde les festivals, les commanditaires qui investissaient dans les festivals dépensent plus d’argent sur Internet. Les budgets des médias et événements traditionnels se sont vus vraiment réduits. Par contre, les gouvernements ont pris conscience de l’importance économique, touristique, culturelle et sociale de ces événements, ils les supportent de plus en plus, mais ce ne sera jamais assez.
De plus en plus, on voit le phénomène d’une culture qui s’uniformise à cause des géants américains du web. On voit apparaitre des artistes qui sont rapidement de grosses vedettes et qui sont très chères. C’est important de rendre la culture accessible, d’avoir des artistes émergents, mais aussi des artistes qui ne sont peut-être pas des superstars américaines, mais qui prouvent qu’il peut y avoir une culture nationale populaire. Le rôle des festivals est de plus en plus important au niveau de la diffusion culturelle.
ÉAQ : On a parlé des gouvernements, on a parlé des commanditaires. Au-delà de votre équipe immédiate, de ce que vous avez créé avec Spectra, qui sont vos complices qui ont eu le plus d'impact dans votre réussite?
AS : Évidemment, je n’aurais pas pu faire ça tout seul. J’avais quelques idées qui se sont avérées bonnes, mais j’avais la chance d’être au bon moment, à la bonne place, puis d’apprendre de mes erreurs, et d’avoir des gens qui ont cru dans mes idées folles.
J’ai développé tout ça avec mes premiers associés et complices André Ménard et Denyse McCann qui ont fondé avec moi le Festival de Jazz et Spectra. Puis j’ai eu 27 associés dans une quinzaine de compagnies avec une équipe de travailleurs culturels passionnés à qui je dois tout.
Nos partenaires les plus importants des débuts, c’était la SODEC, Radio-Canada et Télé-Québec, au niveau de la télédiffusion et de la radiodiffusion du Festival, au niveau de la production culturelle aussi, parce que nous avons produit beaucoup de théâtre, de spectacles de danse, d’orchestres symphoniques, d’émissions spéciales.
J’ai évolué tant dans la production télévisuelle que la production de scène et de disques. En tant qu’agent, j’avais des velléités de multiplier les échanges entre la France et le Québec. J’avais jumelé les FrancoFolies avec celles de La Rochelle ou encore Montréal en Lumière avec La Fête des Lumières de Lyon et la Nuit Blanche avec celle de Paris. Je produisais régulièrement des spectacles dans cette ville où des artistes français m’avaient demandé d’ouvrir un Spectrum là-bas. J’avais de jeunes enfants à l’époque donc finalement je ne l’ai pas fait.
Au niveau des gouvernements, plusieurs maires de Montréal nous ont beaucoup appuyés, particulièrement les maires Bourque et Tremblay. Au niveau provincial aussi, on a eu beaucoup d’appuis. C’était souvent plus difficile au niveau fédéral. Il faut donc rappeler l’importance de remettre Montréal sur pied en tant que métropole culturelle comme l’a reconnu notre nouvelle mairesse.
Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) détermine le pourcentage de contenu canadien en télévision ou à la radio. Comme c’est le même, que ce soit en français ou en anglais, il faut donc que se produise le même nombre d’émissions de TV et de disques pour remplir les quotas dans les deux langues. Mais les budgets fédéraux eux sont souvent autour de 66% pour les contenus anglophones et de 33% pour les contenus francophones. Ottawa va dire que c’est extraordinaire, le Québec ne peut pas se plaindre, on est juste 23% de la population. En réalité, les coûts de production sont les mêmes peu importe la langue et les productions francophones reçoivent donc la moitié du budget consacré aux productions anglophones qui font souvent moins d’écoute et peuvent se vendre à l’international en anglais…
Une chance que le gouvernement du Québec et les villes se soient aussi impliqués. Ils ont été des complices très importants pour promouvoir notre culture et nos festivals. Je les remercie d’avoir trouvé les fonds pour aménager les places publiques du Quartier des spectacles en ralliant Ottawa.
Un grand merci aussi à tous les grands commanditaires qui nous ont soutenus. Ce sont eux qui ont permis de réaliser la formule des festivals avec un volet gratuit, ça s’est avéré gagnant. Comme les gens ne payaient pas pour entrer sur le site, il y avait beaucoup plus de monde et c’est ça qui était intéressant pour les commanditaires.
ÉAQ : Si vous deviez aujourd'hui parrainer ou mentorer un futur dirigeant d'événements culturels, c'est quoi la première chose que vous lui apprendriez?
AS : Faire de ses rêves une réalité d'une façon réaliste. Et se méfier des promesses des politiciens.
Être capable d’identifier son public : qu’est-ce qu’il veut, comment les rejoindre et les fidéliser? Toujours se mettre à la place du public, à la place de son client pour lui offrir une qualité d’expérience : que la sécurité soit gentille, que l’accueil soit chaleureux, que les toilettes soient accessibles, que la nourriture ne soit pas trop chère, que les personnes âgées puissent s’assoir, que la marchandise soit livrée, que le son et l’image soient de qualité de façon à ce que les gens en arrière puissent entendre ou voir.
Se promener dans la foule et voir par soi-même comme un spectateur, de faire en sorte que les visiteurs repartent satisfaits en disant : « Ce festival-là, c’est vraiment un bon festival! ».
Ce n’est pas juste pour l’argent.
ÉAQ : Si vous me permettez une dernière question, selon vous, c'est quoi les compétences essentielles d'un bon leader de promoteur d'événements aujourd'hui?
AS : Il faut d’abord et avant tout qu’il sache s’entourer d’une équipe qui le motive et qu’il motive. Il faut qu’il soit inspirant. Les gens qui sont là doivent être une équipe qui se bat pour réussir. Le succès est collectif.
Pour qu’un bon leader soit capable de motiver, il faut qu’il implique les gens et qu’il les écoute, leur donne la place d’être eux-mêmes, d’avoir des idées aussi. Je n’ai pas eu toutes les idées. À un moment donné, quelqu’un est venu me voir en disant « on devrait mettre des bouteilles d’eau gratuites à disposition des gens » ou « on devrait faire un stationnement à vélo sécurisé », ce n’étaient pas mes idées à l’origine.
Spectra c’était comme une coopérative de producteurs dans le fond. On partageait des bureaux, un service de presse, de communication, de marketing, de relations gouvernementales, de commandites… mais on était tous complémentaires et complices. Le personnel ne se voyait pas comme des employés. Deux à trois fois par an, je faisais des réunions de toute l’équipe pour expliquer ce qui en était, qu’est-ce qui s’en venait comme projet, qu’est-ce qui ne marchait pas, la situation financière réelle.
Et c’est sûr que dans le milieu culturel, c’est plus motivant que de travailler dans une manufacture, donc l’un de nos premiers critères d’embauche, c’était que les gens aiment vraiment la musique!
Il n’y a rien de mieux dans la vie que de faire ce qu’on aime avec des gens qu’on aime!